
«Stranger Things» aime trop ses personnages
Stranger Things, série culte de la dernière décennie, est terminée. Après trois ans d’attente, l’ultime saison déçoit toutefois la plupart des amateurs pour de multiples raisons. La trop grande valorisation des personnages au détriment de l’histoire elle-même est certainement le problème le plus évident. Attention, quelques divulgâcheurs n’ont pu être évités.
Un Degrassi avec des monstres, c’est malheureusement l’impression que m’a laissée la cinquième saison de Stranger Things. Au lieu de placer l’action au centre du récit, comme dans les saisons antérieures, le scénario des frères Duffer se concentre exagérément sur les relations entre les personnages: le triangle amoureux Nancy-Steven-Jonathan, l’homosexualité révélée de Will, sa relation avec Mike ou les disputes entre Eleven et son père adoptif.
Une histoire plait pourtant par son unité, comme le remarquait déjà Aristote dans sa Poétique. Entre un tout unifié et un tas désordonné, on préfère toujours contempler l’ordre et la beauté du premier. Or, conserver les mêmes personnages ne garantit pas l’unité narrative d’une œuvre. Encore faut-il que ce qu’ils vivent soit en lien avec la quête principale, d’une manière ou d’une autre. C’est ce que n’a pas réussi à faire cette saison.
Par exemple — les critiques sont presque unanimes sur ce point —, la scène de rupture entre Nancy et Jonathan est d’un triste ennui. Il aurait été plus intéressant de préciser la nature du danger dans lequel ils se trouvaient au moment de la rupture. Quand le vécu des personnages n’est pas au service de l’histoire, la scène risque de tomber à plat.
Trop de personnages
La multiplication des personnages sans hiérarchie claire entre eux sur le plan de l’importance — à l’image des séries adolescentes comme Degrassi — nuit dans ce cas-ci à l’histoire. Pour que chaque personnage ait sa place, il doit être bien développé, ce qui prend du temps. Aussi, au lieu de compter sur l’intelligence du téléspectateur, qui, à ce stade, n’a plus besoin de se faire expliquer toutes les dynamiques dans le détail, les scénaristes font dialoguer les personnages à outrance. Par exemple, les longues scènes entre Hopper et Eleven, où ils se racontent mutuellement ce qu’ils sont l’un pour l’autre, finissent par ennuyer au lieu d’émouvoir.
Stranger things _ Courtoisie de NETFLIX © 2025
Un monstre fascinant
Heureusement, les derniers épisodes de la saison se concentrent plus clairement sur le combat contre l’antagoniste principal. Et Vecna, comme vilain, demeure la plus grande réussite de Stranger Things.
D’un côté, le récit de sa conversion au mal, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, rend le personnage complexe et cohérent. De l’autre, son consentement au mal le rend coupable et détestable, d’autant plus qu’il reproduit ce qu’il a subi en kidnappant lui-même des enfants.
Les frères Duffer, en plaçant l’enlèvement d’enfants au centre de l’histoire, rappellent ici les contes classiques. La référence au Petit Chaperon rouge, notamment, est évidente lorsque Vecna poursuit dans les bois une jeune fille vêtue d’une cape.
Les contes traditionnels de ce genre recèlent une vérité: celle de la très grande vulnérabilité des enfants et des dangers qui les menacent. La série reprend bien à son compte cet élément. Aussi, la scène la plus angoissante et fascinante est-elle, justement, lorsque Vecna poursuit les 12 enfants qui se sont échappés de son emprise.
L’absence de danger
La valeur d’un vilain dans un récit dépend toutefois également du héros qu’il combat. Sur ce point, la série échoue en partie à présenter un contrepoids adéquat à Vecna en choisissant des enfants — quasiment invincibles — pour le combattre. Certains d’entre eux manifestent des pouvoirs similaires aux siens, mais ça ne devrait pas pour autant rendre la partie gagnée d’avance pour tous.
Ainsi la série souffre-t-elle d’incohérences. Par exemple, alors que Vecna et des monstres issus du même univers que lui — les Démogorgons — déciment en quelques minutes une armée, ils n’arrivent toutefois pas à tuer un seul enfant dans la dernière saison. On se croirait dans les nouveaux Marvel, devenus plus comiques que tragiques et, de ce fait, inintéressants. Comment craindre Vecna alors que le sentiment de danger n’habite plus le téléspectateur? S’il sait, plus ou moins consciemment, qu’aucun enfant ne mourra, qu’y a-t-il à craindre?
Stranger things _ Courtoisie de NETFLIX © 2025
Pas assez de sacrifices
«Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.» (Jn 15:13) C’est à travers un sacrifice que la série aurait pourtant atteint son climax tragique. Certes, on assiste au sacrifice d’un personnage lors de la finale. Cependant, dans les toutes dernières minutes, ce sacrifice est réinterprété pour laisser place à une possible survie du protagoniste. Jusqu’à la fin, les auteurs refusent d’assumer la mort de l’un des enfants.
Cette difficulté à tuer un protagoniste dans Stranger Things s’explique peut-être par l’athéisme dans lequel semble baigner cet univers. La Guerre des étoiles ou encore Le Seigneur des anneaux ne rencontrent pas cette difficulté, car une certaine métaphysique inhérente à ces récits se dessine. À leur manière, ces derniers donnent une représentation de l’après-vie, contrairement à l’histoire des frères Duffer.
En définitive, malgré le succès des quatre premières saisons de Stranger Things, la dernière est un échec. Une partie de l’engouement pour la série reposait sur un amour nostalgique des années 1980. La dernière saison, toutefois, est devenue comme méta-nostalgique, c’est-à-dire nostalgique de Stranger Things lui-même. L’amour des personnages a malheureusement pris le dessus sur l’histoire en tant que telle.
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