Relation des jésuites: récits d'aventure ou propagande missionnaire?

Ceux qui gardent le moindre souvenir de leur cours d’Histoire du Canada se souviendront peut-être des Relations des jésuites. Cet ouvrage missionnaire raconte les (més)aventures de religieux auprès des Autochtones de la Nouvelle-France. Mais de quel genre de relations parle-t-on, au juste? Soyez rassurés: pas d’aventures extravocationnelles à l’horizon.

Les messages que s’échangent au front soldats et officiers seront les sources primaires de l’histoire militaire de demain, on le conçoit aisément. Pour les jésuites du XVIIe siècle, c’est un peu la même chose. «Relations» comme dans «relater», du latin classique «relatus», désigne donc ici un rapport, le fait de rapporter. À l’origine, les missionnaires envoyés dans les contrées lointaines de la Nouvelle-France devaient ainsi rendre compte de leur pieuse entreprise à leur supérieur.

C’est le responsable de la mission, le père Paul Le Jeune, qui ouvre le bal avec une lettre de 68 pages rédigée «du milieu d’un bois, le 16 aout 1632». Son supérieur, situé à Paris, en est à ce point renversé qu’il décide de la faire publier par Sébastien Cramoisy, un libraire-imprimeur français notoire dans le monde politique et ecclésial. Le Jeune met les bouchées doubles lorsqu’il apprend la nouvelle destinée de ses écrits; il conçoit sa prochaine relation, celle de 1634, comme un livre de 342 pages avec chapitres dans lequel il rend compte de tout ce qu’il entend, apprend et expérimente. Le ton et la forme sont donnés pour la suite.

Des récits édifiants

Champlain publie ses Voyages. Le récollet Gabriel Sagard fait paraitre Le grand voyage au pays des Hurons. À l’époque, toute une littérature d’explorateurs et de missionnaires voit le jour et documente la Nouvelle-France d’un point de vue géographique, linguistique, politique et religieux.

Dans ce contexte, les Relations constituent rapidement un matériel promotionnel de choix pour attirer le financement et le soutien des missions, ainsi que pour susciter des vocations. Comme les Écritures ou le récit de martyres de l’Antiquité, l’œuvre des jésuites met les lecteurs européens en contact avec des réalités on ne peut plus édifiantes. Les jésuites ne se contentent pas de rapporter leurs propres témoignages – révélant des vertus hors du commun –; ils racontent aussi ceux de plusieurs Autochtones qu’ils évangélisent. Pensons par exemple à sainte Kateri Tekakwitha, dont la réputation de sainteté se répand dans le monde grâce aux Relations.

«Les Relations des jésuites de la Nouvelle-France ont joué un rôle essentiel dans l’histoire du Canada. Elles ont suscité des prières, des dons, des colons et des vocations missionnaires; elles ont notamment inspiré les vocations canadiennes de Paul de Chomedey de Maisonneuve, de Jeanne Mance, de Marie-Madeleine de la Peltrie et de Marie-Catherine de Saint-Augustin», me confirme l’historien Philippe Roy-Lysencourt.

Dignes de foi

Les jésuites ne se dépeignent toutefois pas seulement sous un jour idéalisé; ils racontent également leurs difficultés et leurs échecs. Ce climat d’adversité et de tension crée un effet dramatique qui ajoute au caractère exemplaire de leurs récits.

Ce genre d’histoires convient à leur foi chrétienne, qui présente la vie comme un combat spirituel entre les forces du bien et du mal – tant à l’extérieur qu’à l’intérieur d’eux-mêmes – et dont ils sont parties prenantes. En bons fils de saint Ignace, les jésuites se conçoivent comme des soldats du Christ; les métaphores militaires traversent leurs lettres. Que ce soit en se présentant comme des troupiers venus en ces terres pour «faire les tranchées» ou en parlant des langues autochtones comme des «armes nécessaires à la guerre», leur combat finit toujours par révéler comment Dieu, à travers sa providence, triomphe de la mort et des embuches.

M. Roy-Lysencourt tient toutefois à préciser que «même si les Relations participaient d’une certaine propagande missionnaire, elles n’en sont pas moins des documents fiables. Les rédacteurs jésuites se basaient sur leurs propres expériences et observations ainsi que sur des témoignages dignes de confiance».

L’idée des Relations vous fait contempler la vie missionnaire? C’est le but! Commencez par les feuilleter. La lecture de ce mastodonte est presque aussi périlleuse que son écriture. Vous trouverez l’édition de 1972 dans quelques rares bibliothèques – et parfois pas tous les volumes. Autrement, les 2700 pages écrites en vieux français se trouvent intégralement en ligne. Si votre zèle persiste jusque-là, c’est peut-être un signe que vous êtes appelé!

James Langlois
James Langlois

James est diplômé en sciences de l’éducation et a aussi étudié la philosophie et la théologie. Passionné de culture, il contribue à nos différentes plateformes depuis son arrivée en 2016. Il anime désormais Les Verbomoteurs, en plus d'assurer la coordination éditoriale des productions audiovisuelles.