Collection Christophel_ © Sony Pictures

Project Hail Mary, un film chrétien qui s’ignore? 

Project Hail Mary (Projet dernière chance) suit Ryland Grace (Ryan Gosling), un microbiologiste qui, malgré lui, est désigné comme le dernier espoir de l’humanité. Le film propose comme toile de fond une catastrophe cosmique plutôt inusitée: une bactérie dévore littéralement le soleil! Un aller sans retour de 156 minutes qui tient en haleine jusqu’à la fin. Mais une question demeure à la sortie… Ce film est-il chrétien?

S’il ne cherche ni à transmettre un message de foi ni à proposer une vision théologique du monde, il serait pourtant réducteur de s’arrêter là. Sous son vernis scientifique et ses ressorts narratifs parfois convenus, le film développe des thèmes qui, eux, sont résolument chrétiens. À travers une amitié inattendue, le professeur devenu astronaute découvre peu à peu qu’il a en lui beaucoup plus à offrir que des connaissances.

Un héros imparfait

Ryland Grace est presque cliché. À la Frodon ou Anakin Skywalker, c’est un antihéros propulsé dans une mission qui le dépasse. On pourrait y voir une faiblesse du scénario. Mais la grâce ne passe pas toujours par des figures héroïques, elle passe souvent par des êtres fragiles, hésitants. Les saints en font souvent la preuve! 

En ce sens, Ryland Grace est plus proche de l’homme ordinaire que des grandes figures mythologiques. Et cela rejoint une intuition chrétienne fondamentale: Dieu agit à travers la faiblesse, la souffrance. Le héros de Projet dernière chance n’est pas admirable parce qu’il est parfait, mais parce qu’il apprend, peu à peu, à se donner, à se sacrifier.

Un titre pas si anodin

Le titre même du film mérite qu’on s’y attarde. «Hail Mary», dans le langage populaire américain, désigne une tentative désespérée, notamment au football. Cette expression tire son origine de la prière catholique «Je vous salue, Marie» («Hail Mary, full of grace»).

Or, le personnage principal s’appelle Grace.

Difficile de ne pas y voir une coïncidence éloquente: l’humanité est sauvée par «Grace», par la grâce. Bien sûr, rien n’indique une intention explicitement religieuse chez l’auteur du livre dont le film est l’adaptation, Andy Weir. Mais les symboles ont parfois leur propre logique. Et ici, ils pointent vers une vérité familière au christianisme. Le salut est donné, reçu, accueilli — il n’est pas conquis.

L’amitié comme chemin de salut

L’un des aspects les plus touchants du film est la relation entre Ryland Grace et Rocky, une créature extraterrestre fascinante, une marionnette interprétée par James Ortiz. Le film s’inscrit d’ailleurs dans cette tradition des «built-set movies», où les décors physiques et les effets pratiques nécessitent moins d’écrans verts – une approche plus artisanale particulièrement rafraichissante dans le cinéma hollywoodien actuel.

Rocky, sorte de roche vivante de la taille d’un labrador – il en a même la personnalité –⁠, possède une intelligence radicalement différente de la nôtre. La rencontre entre l’homme et l’extraterrestre aurait pu sombrer dans le cliché du choc des civilisations, mais elle devient plutôt une école d’amitié. Malgré les différences, les incompréhensions ou les peurs, ils apprennent à collaborer, à se faire confiance, à se sacrifier l’un pour l’autre.

Et c’est précisément ce qui sauve l’humanité.

Cette dynamique évoque une autre intuition chrétienne: le salut n’est jamais solitaire. Il passe par la relation, par le don de soi, par une forme de communion. «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime» (Jn 15,13). Le film n’en fait pas une citation explicite — mais il en incarne l’esprit.

Les grands thèmes du récit – sacrifice, pardon, salut – structurent l’histoire certes de manière classique, mais c’est efficace. Le sacrifice, surtout, est au cœur du dénouement. Non pas un sacrifice spectaculaire ou héroïque au sens hollywoodien, mais un choix libre, posé pour le bien d’autrui.

Une vision du monde incomplète

Les références chrétiennes ont toutefois leurs limites. Le film reste marqué par une vision du monde centrée sur la survie de l’humanité, la maitrise scientifique et la découverte. Dieu est absent. La question du sens ultime n’est jamais posée. Engagé pour un aller simple dans l’espace, Ryland Grace est contraint d’offrir sa vie pour sauver celle des autres. Le salut est ici strictement terrestre.

Cette prémisse de non-retour est malheureusement l’occasion d’une scène de banalisation de l’euthanasie où les personnages plaisantent sur la manière dont ils vont se donner la mort à la fin de la mission. Cette conversation est insidieusement courte, mais bien présente.

On peut aussi s’interroger sur la figure de Rocky. Attachant, certes. Intelligent, indéniablement. Mais cette intelligence «autre», fascinante, évoque par moments notre rapport contemporain à l’intelligence artificielle: une relation séduisante, mais dont les implications profondes restent ambigües.

Enfin, malgré ces élans spirituels implicites, le film ne propose aucune véritable ouverture vers la transcendance. Il touche des vérités chrétiennes — sans jamais les nommer.

Pas chrétien, mais pas loin

Projet dernière chance n’est pas un film chrétien. Il n’annonce pas l’Évangile. Il ne parle pas de conversion. Mais il met en scène, avec sincérité, des réalités compatibles avec la vision chrétienne de l’homme: la fragilité, le don de soi, l’amitié, le sacrifice.

Et peut-être est-ce là une porte d’entrée à la question de l’existence de Dieu. Car il arrive que la grâce se glisse là où on ne l’attend pas.

Laurence B.-Lamarche
Laurence Bédard-Lamarche

D’abord formée en cuisine, Laurence continue aujourd’hui à nourrir son prochain… au sens figuré ! Sa passion pour l’art s’exprime sous diverses formes et sa curiosité intellectuelle l’appelle à en apprendre davantage chaque jour. Ce qui l’anime : foi, espérance et charité.