
Le testament d'Ann Lee: la grande secousse
Le testament
d’Ann Lee présente une magnifique
fresque historique qui mélange danses et chants extatiques dans une œuvre
remarquable. Tout est en place pour nous faire entrer dans l’univers singulier
d’Ann Lee, guide spirituelle de ceux qu’on appelle les Shakers. On en ressort presque aussi secoué que les
corps en transe qui nous y sont montrés. Incursion au sein d’une famille
protestante méconnue.
Le film était attendu, après le succès de The Brutalist que Mona Fastvold a coécrit avec son conjoint, Brady Corbet, en 2024. Le projet nait dans l’esprit de la réalisatrice lorsqu’elle tombe un peu par hasard sur l’histoire d’Ann Lee: elle y voit un personnage pratiquement oublié de l’histoire et qu’il faut faire connaitre, mais, surtout, un potentiel cinématographique immense. Et le résultat ne déçoit pas.
Le récit se situe d’abord à Manchester, dans l’Angleterre du 18e siècle. On y suit l’enfance de la jeune Ann, et son éveil face à un certain mouvement qui s’inscrit dans la lignée du renouveau protestant de l’époque. Elle commence à assister à des rencontres pendant lesquelles les gens sont appelés à se confesser devant le groupe, qui ensuite les accompagne dans des danses et des chants quasi orgasmiques censés les aider à se purifier. Ils sont donc appelés les Shaking Quakers, ou Shakers, et leurs méthodes peu orthodoxes leur vaut rapidement d’être violemment persécutés. Ann, une fois désignée comme guide principale du groupe, est emprisonnée et décide ensuite que l’avenir du groupe se trouve au-delà de l’Atlantique, dans le Nouveau Monde.
Secoués par l’extase
Après un voyage épique, le petit groupe d’une dizaine de personnes s’installe dans une Amérique au bord de la révolution. Ses membres prônent des idées comme l’abstinence obligatoire, l’interdiction de la propriété privée, le pacifisme et l’égalité de tous (dans une époque où l’esclavage était de mise). Mais c’est surtout le rapport au corps, cause de tous les péchés, qui est au centre de leur mode de vie.
Il s’agit pour eux de se refuser totalement aux plaisirs charnels, en se laissant aller en revanche à de grandes extases sensuelles en groupe, dans le chant et la danse. Les scènes musicales du film représentent à merveille ces moments de transports vécus de façon collective, qui, incarnés qu’ils sont dans le corps, semblent permettre aux personnages d’accéder à un état de transe commune.
C’est l’occasion pour la réalisatrice de mettre en œuvre tout son talent, combiné à celui de la chorégraphe Celia Rowlson-Hall et du compositeur Daniel Blumberg, pour faire vivre au spectateur une expérience esthétique hors du commun. Le tout sans extravagance, dans une lumière aux teintes sobres et douces qui rappelle l’esthétique cinématographique scandinave.
L’Incarnation au féminin
Le nom complet de la petite communauté, «L’Organisation de la société unie des croyants dans la deuxième apparition du Christ», contient l’autre idée centrale de leur doctrine. En effet, Ann Lee est considérée par ceux et celles qui la suivent comme étant ce qui manquait dans l’histoire du christianisme, soit une deuxième incarnation du Christ, cette fois dans une figure féminine. Dieu est, selon eux, à la fois homme et femme, et c’est au tour du versant féminin d’advenir enfin.
Si cette proposition audacieuse a pu choquer et séduire à l’époque, elle réjouira peut-être les personnes qui critiquent aujourd’hui le prétendu phallocentrisme de l’Église. Quoi qu’il en soit, le simple fait que ce soit une femme qui prêche et guide le reste du groupe suffit pour que la persécution continue de manière encore plus violente dans une Amérique où la tolérance a ses limites.
Force symbolique
Le film est traversé de scènes qui représentent des visions qu’Ann Lee aurait eues dans les moments charnières de sa vie. Sans surprise, plusieurs symboles bibliques s’y retrouvent, et Fastvold maitrise bien l’art de jouer avec ceux-ci pour donner sens et cohérence au récit. Parmi eux, les éléments centraux du récit de la Genèse occupent une place particulière. En effet, le serpent et la pomme reviennent à plusieurs reprises dans ses visions et trouvent leur écho dans d’autres scènes qui dépeignent la réalité quotidienne des personnages, jusqu’à la dernière, qui a lieu dans un verger où tout semble s’apaiser enfin dans un nouveau jardin d’Éden.
Ces symboles qu’elle aperçoit en vision, elle les interprète à partir des traumatismes qui sont les siens. On ne peut en effet passer sous silence ses accouchements difficiles et la perte de ses quatre enfants avant qu’ils n’atteignent l’âge d’un an. Elle voyait dans ces épreuves une punition divine pour le péché de la chair, ce qui explique l’importance de cette chasteté qu’elle prêche ardemment.
Les transes et la communion dans l’extase viennent donc sublimer ce dont l’expression est refusée autrement. Si cette idée n’a pas permis aux Shakers de survivre au temps (ils ne sont plus que deux membres), elle aura été le prétexte parfait pour qu’apparaisse un peu de sublime dans une œuvre grandiose.
L'arbre de vie est un symbole cher aux Shakers. Crédit: Wikimedia Commons
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