
Jonathan Durand Folco met de l’huile sur le feu qu’il veut éteindre
Le fascisme est l’accusation facile que certains militants progressistes lancent contre toute posture opposée à la leur. En introduisant son propos dans Fascisme tranquille — Affronter la nouvelle vague autoritaire, le professeur de philosophie Jonathan Durand Folco annonce qu’il vise à corriger ce travers.
L’auteur ne cherche pas à disqualifier toutes les accusations de fascisme, mais il veut qu’elles deviennent mieux ciblées, enracinées dans une conception rigoureuse. Tout au long de son livre, il réitère que le conservatisme traditionnel n’est pas fasciste, et qu’il ne risque de le devenir qu’en certaines circonstances.
La conception du fascisme que porte Durand Folco dépasse l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini, auxquelles on pense spontanément. Il le décrit plutôt comme un régime autoritaire de droite identitaire. Dans sa version la plus élémentaire, le fascisme réprime donc les opposants politiques et les minorités identitaires. Selon ces critères, la Hongrie de Orbàn et l’Inde de Modi sont classifiées comme étant fascisantes.
La pertinence de cette mise en garde est incontestable. Aux États-Unis, on est témoins d’une violence politique émergente, notamment avec l’attaque du Capitole et les déportations brutales. Les scénarios alarmants décrits dans cet ouvrage ne sont certes pas des fabulations dépourvues de fondements dans la réalité.
Néanmoins, je termine la lecture avec une impression mitigée. Durand Folco mène un exercice bénéfique sur plusieurs plans, mais il se disperse dans une série de débats qui le détournent de sa thèse centrale.
Un discernement assaini
La caractéristique la plus louable de cet ouvrage est le souci de dédiaboliser les individus qui adhèrent au camp adverse. Dans le discours de bien des militants, les adversaires ne peuvent qu’être des personnes abruties ou haineuses. Or, Durand Folco présente des explications sophistiquées pour comprendre comment des personnes dépourvues de ces travers peuvent adhérer aux idées conservatrices.
À plusieurs occasions au fil de son développement, Durand Folco souligne que les dérives peuvent se manifester à gauche autant qu’à droite. Il dénonce ainsi l’attitude rigide de certains militants progressistes qui disqualifient l’ensemble de leurs opposants plutôt que d’accepter un dialogue avec eux. Il explique les causes de cette rigidité de façon bienveillante — il partage le souci de ces militants qui veulent à tout prix purger les discours jugés toxiques de l’espace public —, mais il la dissuade avec fermeté en faisant valoir qu’il s’agit d’une posture contre-productive.
Aussi, l’auteur déconstruit les accusations contre une gauche qui inclurait pêlemêle Disney et Québec solidaire. En effet, les conservateurs associent parfois le libéralisme et le progressisme en ne distinguant pas l’individualisme économique de l’individualisme identitaire. Ces deux formes d’individualisme sont conçues comme les deux facettes d’une même pièce, alors que les progressistes — ainsi que les libéraux! — refusent catégoriquement cette association.
Durand Folco reconnait que les élites libérales — qui constituent l’oligarchie dominante — ont repris certains discours progressistes sur les minorités identitaires, mais il estime que cette convergence est circonstancielle. Il soutient que l’aliénation populaire est due au libéralisme triomphant, pas au progressisme instrumentalisé. Selon lui, les progressistes doivent affermir leurs discours contre les inégalités économiques plutôt que d’atténuer leurs discours en soutien aux minorités identitaires.
Un objectif ambigu
Durand Folco développe par ailleurs une vaste critique des idées conservatrices en tant que telles. Vu sa réception dans les milieux progressistes, elle constitue sans doute une synthèse bien formulée. Néanmoins, il me semble que cette démarche est secondaire en regard de l’objectif principal apparent du livre et que son effet sera contre-productif.
La thèse centrale de l’ouvrage n’implique pas que les progressistes ont raison et que les conservateurs ont tort ; elle expose comment un conservatisme qui dégénère peut devenir répressif. Pour un lecteur conservateur, tout l’argumentaire développé contre les idées conservatrices a surtout pour effet de rappeler que l’auteur est un adversaire, ce qui sape sa crédibilité, alors qu’il vise à mettre en garde contre une dérive parmi les conservateurs.
Pour décrire les grandes oppositions de notre époque, il adopte une grille de lecture résolument progressiste qui occulte les meilleurs arguments qu’on trouve parmi les discours conservateurs.
Par exemple, Durand Folco dénonce le nationalisme identitaire en affirmant qu’il est exclusif en termes culturels, voire ethniques. Ce faisant, il reprend les insinuations de racisme souvent retrouvées chez les critiques progressistes. Il fait aussi valoir de réelles tensions culturelles entrainées par le nationalisme identitaire. Cependant, il ne répond pas au meilleur argument en faveur du nationalisme identitaire: la cohésion sociale.
En effet, si l’on veut que les citoyens consentent à des sacrifices substantiels en faveur de leurs compatriotes, une identité collective engageante est nécessaire. Les principes universels mis de l’avant par les progressistes — tels que l’égalité et la diversité — ne suscitent toutefois pas une telle identité collective. Le nationalisme civique prôné par les progressistes évite les tensions culturelles, mais il affaiblit la solidarité effective. Je comprends que les progressistes ne sont pas persuadés par cet argument comme je le suis, mais, en développant sa critique du nationalisme identitaire, Durand Folco l’occulte davantage qu’il n’y répond.
Ce motif que je donne en exemple au sujet du nationalisme se répète avec la plupart des enjeux abordés: les médias, l’islam et le genre, par exemple.
Une œuvre divisée
En lisant ce livre, on comprend que les citoyens peuvent adhérer aux idées conservatrices pour des raisons contextuelles — telles que le déclassement économique ou l’insécurité culturelle —, mais les considérations intellectuelles ou morales positives ne sont pas exposées. Durand Folco affirme qu’il ne psychologise pas les idées de ses adversaires, mais, s’il reconnait qu’il existe des arguments raisonnables en faveur du conservatisme, il omet de les relayer.
Bien sûr, je ne m’attends pas à ce qu’un auteur progressiste défende les idées conservatrices. Néanmoins, dans la mesure où Durand Folco vise à exposer les dangers d’une mouvance conservatrice qui sombre dans l’autoritarisme, sa posture partiale nuit à son objectif. Les conservateurs qui entendent son discours restent sur l’impression qu’il s’agit d’une attaque et, en conséquence, ils sont moins réceptifs à la mise en garde qu’il contient. Une posture plus neutre ou désengagée sur le plan idéologique aurait permis à la mise en garde d’être plus audible.
La démarche de Durand Folco laisse supposer qu’il aspire à nous extraire des dialogues de sourds qui prévalent aujourd’hui. En dédiabolisant la posture conservatrice et en critiquant les attitudes rigides parmi les militants progressistes, il aura contribué à écarter certains des obstacles au dialogue. Cependant, en critiquant une version tronquée — sans les arguments les plus persuasifs — du discours de ses adversaires, je crains qu’il ne mette de l’huile sur le feu.




