
Dieu vomit les tièdes
«Ego sum nihil, scande la chanteuse. Ego sum lux mundi.» Je ne suis rien, je suis la lumière du monde. La pop star Rosalía n’a rien des pop-tartes roses fabriquées à la chaine par l’industrie de la musique. Rien de sucré, rien de prévisible, rien de formaté. L’album Lux, sorti en novembre dernier, est exigeant, mais fera l’histoire. Rien de moins.
Ceci n’est pas une critique de disque. C’est un vertige devant un phénomène.
Si Dieu dégueule les tièdes – c’est écrit dans l’Apocalypse –, Rosalía n’a rien à craindre. Cinq étoiles par The Guardian et par Rolling Stone («Il n’y a absolument rien qui sonne comme ça aujourd’hui»), par NME et par DIY («Un tournant dans l’histoire de la pop»). Même les snobs de Pitchfork concèdent un gros 8,6/10.
Classe de maitre en mystique par une chanteuse de flamenco même pas baptisée, Lux pourrait bien être l’évènement culturel et religieux de l’année. Ou de la décennie.
Et la lumière fut
Chef-d’œuvre de pop orchestrale et organique, ancré dans la tradition ibérique, réalisé avec de vraies personnes – Björk, Pharrell Williams ou l’Orchestre symphonique de Londres, excusez du peu –, Lux arrive comme un pied de nez à l’IA, humiliée par un tel tour de force musical.
Plus encore, cet album arrive comme un pied au cul de tous ceux qui prétendent faire de l’art en couchant quelques émotions passagères sur un coin de napperon dans un café troisième vague d’un quartier embourgeoisé. Lux, c’est ce qui se passe quand une artiste se met au travail sérieusement, religieusement: émerge une œuvre par et pour quelque chose qui la dépasse. J’y reviens.
«Ça a été long et fastidieux de produire cet album», confie Rosalía au journaliste Zane Lowe, «mais je pense que ça m’enseigne la patience.» Hyperactive avec déficit d’attention, la Catalane a pourtant réussi à vivre en marge du monde, durant des mois, pour se plonger dans l’étude assidue de nombreuses vies de saintes et mystiques, surtout chrétiennes, de tous les continents et de toutes les époques.
Durant les trois années juste avant ses 33 ans – #JeDisÇaJeDisRien, comme on disait avant que la Gen Z trouve ça cringe de dire ça au lieu de dire rien –, Rosalía s’est pratiquement claustrée pour lire, écrire – en 14 langues différentes! – composer et… prier.
«Dieu n’a pu créer qu’en se cachant», écrivait une mystique. Après s’être (pas mal) révélée sur un Motomami très reggaeton, Rosalía aussi se cache, se voile de blanc, pour révéler plus grand – et surtout plus grandes – qu’elle. Et le résultat couvre de honte les croyants bien-comme-il-faut de mon espèce, qui s’obstinent à faire entrer la vie mystique dans les cases trop étroites de leur cervelle.
La pesanteur et la grâce
Un album (ce mot existe encore?) à l’ère des playlists YouTube et Spotify. Qui plus est, un album conceptuel, complet, un album «qui se tient» qu’on disait en 2005, plein d’énigmes et de mystères. On bave.
Quinze morceaux – dix-huit pour les aficionados du vinyle – classés en quatre mouvements. Mais à mon sens, l’opus se structure surtout en deux élans, l’un propulsé par le poids des timbales, l’urgence des palmas flamencas, l’angoisse des violons forte et allegro, catharsis pour une époque atteinte d’anxiété généralisée; puis l’autre, tourné vers le prochain et vers Dieu, mu par la grâce d’harmonies suaves et par des vers transverbérants.
Largement inspirée par la philosophe chrétienne d’origine juive Simone Weil, l’artiste nous fait passer de la pesanteur de la terre à la grâce du Ciel. «Mon Dieu, accordez-moi de devenir rien», écrivait Weil. Ego sum nihil.
Rosalía a bien étudié. «Je ne crois pas que c’est à propos de moi», explique-t-elle à Zane Lowe. Elle incarne la transmission qui manque cruellement à ce monde déraciné. Elle opère la passation des humbles génies qui nous ouvrent à la pensée d’autres génies.
«Les gens se réfèrent aux célébrités, et les célébrités se réfèrent à d’autres célébrités. Merde, il doit bien y avoir quelque chose d’autre! Simplement, je mets un peu de lumière sur des choses et des gens magnifiques. Des femmes, spécialement, des religieuses qui étaient aussi des poétesses», ajoute-t-elle au micro de Mehdi Maïzi chez France Inter.
Et elle est cette brèche qui laisse enfin passer la lumière du Ciel dans la pop d’un nouveau quart de siècle. «Je prie quand me manque la paix intérieure, avoue encore Rosalía. Et quand j’ai cette paix, je prie pour rendre grâce.»
Ego sum lux mundi.




