
Des calendriers qui en disent long
Texte écrit par Philippe Fortin
Qui s’intéresse encore aux calendriers muraux aujourd’hui? Un étudiant en design graphique, apparemment. Il a déniché cinq exemplaires produits à la fin des années 1950 par les Petites Franciscaines de Marie. Attiré d’abord par le style — photos à l’appui plus bas! —, il comprend vite qu’il a affaire à de surprenants témoins des grands bouleversements qui ont transformé le Québec. Le Verbe vous donne rendez-vous à la croisée des chemins entre le design et l’histoire.
Je me trouve dans la réserve muséale de l’ancienne maison mère des Petites Franciscaines de Marie, à Baie-Saint-Paul. Je cherche des imprimés à mettre en valeur dans le cadre de ma maitrise en design. Sur une tablette, entre une statuette de saint François d’Assise et une collection d’images pieuses, j’aperçois une pile de calendriers muraux datés de 1959 à 1963.
À première vue, ils paraissent bien ordinaires. Je parcours malgré tout les pages, examine une composition, contemple la beauté d’une image, m’arrête sur un détail typographique. Comme designer graphique, j’ai l’habitude de questionner ce qui m’est communiqué visuellement. J’observe la forme autant que le message. J’aborde donc les calendriers comme des objets culturels, à la fois matériels et visuels, ancrés dans un contexte précis de production et d’usage. Que révèlent-ils?
Je plonge d’abord dans l’histoire de la congrégation des Petites Franciscaines de Marie: son charisme, l’étendue de ses œuvres et le contexte historique et social dans lequel les calendriers voient le jour. J’explore ensuite le fonds d’archives, où annales, correspondance et notes internes livrent de précieux indices qui permettent peu à peu de relier les éléments entre eux.
Peu à peu, je réalise que ces calendriers ne sont pas que de simples repères de dates à accrocher au mur, mais une fenêtre qui s’ouvre sur la manière dont une congrégation choisit de se raconter à l’aube de la Révolution tranquille.
Susciter de nouvelles vocations
Il est clair que ces calendriers répondent à une préoccupation largement partagée par les communautés religieuses de l’époque: l’appel de nouvelles vocations. Depuis le milieu des années 1950, la congrégation amorce un lent déclin démographique. Les religieuses vieillissent et le noviciat peine à se renouveler, privant la communauté de la jeunesse nécessaire à la poursuite de ses œuvres.
À l’inverse des vocations, les besoins, eux, ne cessent de croitre. Les Petites Franciscaines de Marie sont responsables de multiples écoles, hospices, orphelinats et hôpitaux, tant au Québec que dans les États du Maine et du Massachusetts.
La production d’imprimés pour rendre la vocation visible et désirable n’a rien d’exceptionnel dans ce contexte. Depuis le début du 20e siècle, avec la démocratisation de l’imprimerie, les congrégations et ordres religieux multiplient feuillets, brochures et dépliants afin de mettre en lumière leurs œuvres et d’encourager les vocations.
Déjà utilisé pour les campagnes de financement de nombreux organismes, le calendrier mural présente plusieurs avantages. Pratique et facile à vendre, il est visible toute l’année. Il s’insère discrètement dans le quotidien et prolonge, jour après jour, le message qu’il porte.
Bien ficeler la mise en scène
C’est dans le contenu même des calendriers que se déploie l’opération de séduction. Des textes aux images, rien n’est laissé au hasard. Ils transmettent une manière particulière de vivre la foi, offerte comme une réponse possible à de jeunes femmes qui, à la fin des années 1950, cherchent encore leur place dans un monde en transformation.
Les petites sœurs brunes y apparaissent presque toujours jeunes, soignées et souriantes, à différentes étapes de leur vocation — juvénat, postulat, noviciat, profession — comme autant de seuils accessibles. Les scènes, finement orchestrées pour paraitre prises sur le vif, les montrent en petits groupes, occupées à étudier, à jouer, à chanter ou à prier. À la maison mère comme dans les œuvres, le travail est montré sans rudesse, à travers des gestes calmes et maitrisés. La vocation se présente ainsi comme un chemin de vie.
Cette mise en scène s’inscrit dans une spiritualité franciscaine où la nature tient une place de choix. Images et textes la montrent comme un lieu de contemplation et de louange, dans la continuité de l’héritage de François d’Assise. Ces éléments traduisent une foi simple et incarnée, marquée par un idéal de pauvreté et un attachement profond au Christ, dans laquelle le regard porté sur la création devient prière.
La Vierge Marie — que la congrégation porte également dans son nom — s’impose aussi comme un fil conducteur récurrent. Les pages de mai lui sont parfois entièrement dédiées et elle est souvent représentée dans les décors. Cette présence structurante, à la fois discrète et assumée, souligne qu’aux côtés de François d’Assise, Marie demeure un repère fondamental.
Modernité irréversible
Une fois passés les détails, c’est au tour du contexte historique d’éclairer leur brève période de production. En 1959, première année de parution, Maurice Duplessis meurt et l’état entreprend son expansion. Il s’impose progressivement dans des domaines jusque-là largement pris en charge par l’Église, notamment les soins de santé, l’éducation et les services sociaux.
À Rome, entre 1962 et 1965, a lieu le Concile Vatican II, qui veut faire entrer en dialogue l’Église et le monde contemporain. Dans ce but, le concile ne se contente pas d’ajuster des pratiques: il transforme en profondeur le rapport de l’Église à la société et, avec lui, la compréhension même de la vocation religieuse. Il confirme ce qui se vivait déjà de plus en plus: la vie consacrée n’est pas un retrait du monde, mais une forme d’engagement appelée à dialoguer avec la société sécularisée. Les congrégations sont invitées à relire leur charisme, à revoir leurs règles et à adapter leurs formes de vie.
Le modèle de vie stable et structuré qu’offrait la vie religieuse se fragilise. Les entrées chutent, les départs se multiplient et les stratégies de recrutement mises en place quelques années plus tôt — dont les calendriers des Petites Franciscaines de Marie — se heurtent rapidement à un monde qui n’est déjà plus le leur.
Accueillir un héritage
Les Petites Franciscaines de Marie cessent de produire leurs calendriers après 1963. Malgré tout le soin apporté à leur conception et à leur diffusion, ils arrivent finalement un peu tard. Le monde auquel ils s’adressent est déjà en train de se transformer. Quelques exemplaires sont conservés aux archives, puis, peu à peu, relégués dans l’oubli. Ce n’est que bien plus tard, au détour d’une recherche en design, qu’ils refont surface — non plus comme outils de recrutement, mais comme fragments de mémoire.
Ces calendriers ne demandent pas l’adhésion. Ils demandent l’attention. Ils rappellent qu’avant d’être débattue, critiquée ou parfois délaissée, la foi a aussi été organisée, vécue et mise en images. Elle a structuré des vies, des institutions et des imaginaires, à une époque où elle occupait encore une place centrale dans l’espace social.
Il suffit parfois d’un objet ordinaire pour rouvrir cet espace de mémoire. Pas pour revenir en arrière, mais pour mieux comprendre ce qui a été. Et, peut-être, pour apprendre à regarder autrement ce qui nous entoure encore.
Photos d'archive: Fonds des Petites Franciscaines de Marie











