Illustration: Marie Laliberté

Comme un immense hôpital

La population du Québec vieillit, c’est un fait. Pour Stéphane Kelly, sociologue et auteur du récent ouvrage L’enfant vieux (2025), cette vérité de La Palice se reflète jusque dans la façon dont on traite les plus jeunes de la société. On a désormais tendance à les considérer d’abord et avant tout comme des personnes fragiles et vulnérables. Échange avec un contempteur de la «culture thérapeutique».

Notamment puisée chez Philippe Rieff et Christopher Lasch, l’idée de culture thérapeutique désigne une certaine forme de sensibilité collective «dont la préoccupation principale est de guérir les individus et de leur promettre un maximum de bienêtre», explique Kelly dans son livre. C’est elle qui vient remplacer progressivement, au courant du 20e siècle, une culture dite bourgeoise prônant des valeurs plus traditionnelles comme le travail, la discipline, le respect de l’autorité et l’humilité. Aujourd’hui, «la société est comme un immense hôpital. On est tous potentiellement malades et fragiles. Il y a un impératif de veiller sur les gens, de les guérir ou de les soigner», poursuit-il. Et cela s’applique d’une manière toute particulière aux enfants.

Parmi ces dimensions de l’expérience humaine plus valorisées aujourd’hui, on retrouve pour Kelly «le plaisir, la consommation, la recherche du bienêtre, l’importance d’être dans l’authenticité, l’expression des sentiments, la croissance personnelle et la sécurité». Ces valeurs sont mises de l’avant dans une culture thérapeutique prétendant soulager des individus qu’elle présuppose en besoin d’être écoutés et rassurés. Selon l’auteur, cette culture cause en contrepartie un malêtre plus profond.

Jeunesse anxieuse et esseulée

«La chose peut-être la plus urgente qui m’a poussé à écrire ce livre-là, c’est la socialisation des enfants et des adolescents.» Pour Kelly, nous sommes devant une génération aux prises avec des problèmes d’anxiété, de dépression, d’«insatisfaction vague et désordonnée face à la vie et à la société». Cela tient en bonne partie à une forme de repli sur soi auquel conduit la culture thérapeutique.

«La recherche du plaisir de façon obsessive et compulsive, l’idéal de croissance personnelle, les impératifs de sécurité, le fait de devoir avoir une santé parfaite, tout ça amène une société qui est de plus en plus individualiste, de plus en plus narcissique, et où la vie de groupe est disqualifiée, découragée, ou tout simplement en train de mourir.»

Dans une société traditionnelle, les institutions comme la famille, le voisinage, les communautés locales et les Églises offrent des «cadres intégrateurs» qui permettent une véritable socialisation. Les enfants y développent un sentiment d’appartenance essentiel par la participation à plus grand que soi. Or, on se méfie souvent, aujourd’hui, de ces forces structurantes perçues comme trop rigides.

Relation horizontale

L’isolement caractéristique de la jeunesse n’explique pas à lui seul le malaise existentiel qu’elle traverse. Kelly insiste sur un autre phénomène qui témoigne d’un rapport problématique à l’autorité: l’horizontalité. Il utilise ce terme pour qualifier une relation aux enfants qui ne vise plus la transmission de valeurs, d’une mémoire commune ou encore d’une certaine vision du bien et du mal, mais qui priorise plutôt le fait de se mettre au même niveau qu’eux pour les accompagner, valider leur ressenti, les encourager et les réconforter.

Pendant longtemps, ce sont les parents, l’école et l’Église qui jouent le rôle de courroie de transmission entre le passé et le futur. Ils favorisent alors la diffusion de valeurs qui transcendent l’expérience individuelle de chacun et les actions du quotidien. Cela impliquait une relation verticale avec une autorité reconnue.

«La culture thérapeutique est venue combler le vide qui a été créé par le fait que bon nombre de Québécois ont tourné le dos à leur héritage religieux».

Pour Kelly, «l’horizontalité nourrit l’anxiété de l’enfant», que l’on cherche ensuite à résoudre à coups de plans d’intervention et autres suivis thérapeutiques. Plus l’enfant est considéré comme un être foncièrement chétif à qui il ne faut rien imposer pour ne pas le brimer, plus il se fragilise, et plus l’attitude thérapeutique se trouve justifiée. La boucle est ainsi bouclée par ce que l’auteur appelle une sorte de «prophétie autoréalisatrice» qui permet à la culture thérapeutique de se maintenir en place.

Kelly avance qu’«un parent sûr de lui, qui sait ce qu’il fait et qui indique la voie permet à l’enfant d’acquérir la sécurité et la confiance» qui l’aideront à affronter les aléas de la vie. Il s’agit pour l’autorité en place de garder l’ascendant qu’il a la responsabilité d’assumer. Même chose pour l’école, qui échoue pour l’auteur dans sa mission première: transmettre le savoir et tirer les plus jeunes vers le haut. Élever les élèves, quoi.

Nouveau clergé

Si les valeurs plus strictes et les structures institutionnelles d’antan ont tendance à disparaitre, c’est maintenant à la formation d’une nouvelle norme que l’on assiste, selon le sociologue. «On a même l’impression qu’on est moins libre qu’autrefois, parce que la culture thérapeutique est vraiment devenue hégémonique. Il n’y a pratiquement pas de contrediscours.»

«C’est devenu un prêt-à-penser, une vulgate qui a été adoptée par les grandes institutions, un nouveau dogme qui tourne à vide.»

Kelly n’hésite pas à dire qu’il existe aujourd’hui une sorte de «nouveau clergé», une nouvelle «classe sociale» constituée de thérapeutes de toutes sortes, du médecin à la travailleuse sociale, en passant bien sûr par les psychologues de tout genre et les «directeurs du bienêtre» dans la grande entreprise. Les experts du bonheur sont-ils venus remplacer les curés d’autrefois? Leurs injonctions recèlent pour le moins une force normative indéniable.

Fausse intériorité

Pour Stéphane Kelly, il est clair «qu’à partir des années 1960 et 1970, la culture thérapeutique est venue combler le vide qui a été créé par le fait que bon nombre de Québécois ont tourné le dos à leur héritage religieux». Le besoin spirituel reste néanmoins palpable.

Ainsi, l’expérience religieuse n’est pas complètement évacuée du nouveau paysage spirituel. Seulement, elle se transforme en simple objet de consommation parmi tant d’autres, «une forme de croyance très compatible avec le système capitaliste». La religion devient un autre outil pour atteindre le bienêtre, pour être «efficient dans sa trajectoire individuelle», plutôt qu’une expérience relevant du collectif et ayant pour but le bien commun.

Cela repose selon Kelly sur un rapport à soi que le sociologue Philip Rieff qualifie de «fausse intériorité». Plutôt que d’être encadré dans une structure et guidé par une relation verticale à quelque forme de transcendance, l’individu se retrouve devant un «brouillard désordonné et anarchique qui ne s’appuie sur aucun repère qui soit sûr». Nous serions ainsi «sujets à un malaise existentiel diffus, persistant et insaisissable» que les normes de la culture thérapeutique n'arrivent pas à pallier. «Les injonctions à être bienveillant ou inclusif ne peuvent se frayer un chemin dans notre inconscient d’une façon aussi durable que les commandements de Dieu», explique l’auteur dans son livre.

«Ce vide fait naitre chez plusieurs une soif spirituelle, […] une quête de sens plus élevé que le simple fait de gagner de l’argent, d’être en excellente santé, de se sculpter un corps parfait ou de vivre chaque jour de nouvelles expériences.»

Est-ce à dire qu’on ne peut, comme société, faire l’économie de la transcendance?

Stéphanie Grimard
Stéphanie Grimard

Après avoir enseigné la philosophie au collégial durant plusieurs années, Stéphanie est maintenant journaliste chez nous! Toujours à la recherche du mot juste qui témoignera au mieux des expériences et des réalités qu’elle découvre sans cesse.