

Antoine Malenfant
Animateur de l’émission On n’est pas du monde et directeur des contenus, Antoine Malenfant est au Verbe médias depuis 2013. Diplômé en sociologie et en langues modernes, il carbure aux rencontres fortuites, aux affrontements idéologiques et aux récits bien ficelés.
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Mes listes de Noël
Viendra bientôt le moment où, en famille, proche et élargie, on se posera des tonnes de questions gravissimes : il faudra, qu’on le veuille ou non, décider de ce qu’on fera à Noël. Et ça va brasser. Et ça va chialer. Et, avec un peu de chance, ça va finir par une embrassade et un pardon mutuel des belligérants. Pandémie oblige, on y a échappé l’an dernier. Mais cette année, devra-t-on recevoir tante Nathalie-qui-picole-un-peu-trop ? Se taper la visite de ton frère, de sa blonde et de leurs adorables morveux ? Et le 24, on va chez tes parents ou chez les miens ? Et le 25 ? Et
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La débilité naturelle
De l’année qui s’achève, les livres d’histoire retiendront la guerre en Ukraine, l’inflation et le trépas de Sa Majesté la reine. Des évènements sur lesquels les citoyens lambdas n’ont que peu d’emprise, n’est-ce pas? Mais il y a aussi tous ces jougs que l’on s’impose soi-même, tous ces esclavages modernes qui nous détruisent à petit feu et auxquels nous adhérons en concédant chaque jour des parcelles de notre liberté, voire de notre humanité. Ainsi, par nos achats sur Amazon, nous nous serions libérés du cordonnier grognon au bout de la rue; par la porno, nous nous serions délivrés des maladies vénériennes
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À corps perdu
«Je ne peux pas sortir ton corps de ma tête», chantait le groupe de rock alternatif Presidents of the United States of America («Body», 1995), non sans arrière-pensées grivoises. Fait marquant, ces musiciens gravement déjantés s’étaient imposé la limite de jouer avec des instruments volontairement amputés: une batterie minimaliste, une guitare à trois cordes et une basse à deux cordes. Quand on dit que la contrainte stimule la créativité! En comparant la three-string guitar de Dave Dederer avec le balai que prend mon fils de deux ans pour imiter la rock star sur la scène improvisée de notre salon, je
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Les petites trahisons. Méditation du Mardi saint
Si je voulais m’engager à dresser une liste de ce qui caractérise notre époque, trôneraient en tête de palmarès deux items : la difficulté à s’engager et l’omniprésence de listes. En homme bien de mon temps, je propose donc une liste de nos désengagements, qu’ils soient bénins ou misérables. C’est une vérité de La Palisse : l’ère est aux listes. Top 5 des plus beaux spots à visiter durant vos vacances en Gaspésie. Trois choses essentielles à savoir avant de dater une fille sur Tinder. Les 10 crop-tops incontournables à mettre dans votre garde-robe cet été. On rédige des listes et, pour se donner l’impression qu’on
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La chicane (pas le groupe, la vraie)
Être né dans une grande famille comporte de nombreux avantages. Parmi ceux-ci, il y a celui, indéniable, de pouvoir raconter une histoire à propos d’un frère ou d’une sœur tout en maintenant un flou artistique sur son identité. C’est entre autres pour cela que mon épouse et moi avons décidé d’offrir le même privilège à nos enfants. L’autre jour, je discutais donc avec une de mes sœurs de sujets tous plus légers les uns que les autres : masculinité toxique, immigration, dérives bioéthiques. Puisqu’on ne se voit pas souvent, on ne perd pas trop de temps avec le placotage météorologique. Et comme c’est
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Passeport et lieux de culte: « Redoutons surtout le mal qui ronge le Corps du Christ. »
Le moine russe Silouane l’Athonite (1866-1938), après des années d’épreuves et de tentations, complètement découragé de sa condition et à court d’espérance, reçoit du Christ lui-même ces mots mystérieux : « Tiens ton âme en enfer et ne désespère pas. » Tout l’inverse de ce que gueulaient les badauds au Calvaire : « Sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix ! » (Mt 27,40) C’est devenu un poncif de le dire : la crise révèle et exacerbe ce qui était déjà là en latence. Notre incapacité individuelle et collective à envisager la moindre souffrance a été révélée et décuplée depuis le premier
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Un pusher d’écrans à l’école
Plus tôt cet automne, le ministère de la Santé consultait des experts (psychiatres, pédiatres, neurologues, etc.) au sujet de la surutilisation des écrans chez les jeunes. Si le résultat de cette consultation révèle une véritable catastrophe générationnelle, cela n’a pas empêché Québec de poursuivre la distribution d’appareils électroniques dans les écoles. Le constat dressé par ces spécialistes de la santé physique et mentale était sans équivoque : « les écrans nuisent à la vue, au sommeil, au poids et aux habiletés langagières. Ils augmentent le risque de développer une dépendance, de l’anxiété et une mauvaise estime de soi. » Devant un tel état des lieux
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Ne manque que la finition
« Et puis, tu as passé de belles vacances ? Tu t’es bien reposé, j’espère ! » Bien sûr. Il ne manque que quelques moulures, des rideaux, une ou deux tablettes. J’ai presque terminé de construire la chambre des gars, au sous-sol. Presque. Mais croyez-moi (notez ici l’effort d’autopersuasion), je vous jure que ça achève vraiment. Tout en bricolant, je méditais ces mystérieuses paroles d’un vieux prêtre italien à la paroisse, quand j’étais plus jeune : « Le Christ veut nous rencontrer dans le sous-sol de notre être. » J’aurais préféré au salon, c’est plus joli. Revenons à la finition. Cette ultime étape de chaque projet de
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Les corps intermédiaires
Ce sera notre petit secret. Il m’arrive parfois, à la manière des gens qui se projettent dans d’inaccessibles fantasmes pornographiques, de regarder des philosophes débattre sur YouTube. L’autre jour, l’un d’eux rappelait que, pour la philosophe Hannah Arendt, l’État totalitaire avance en taille et en vigueur au fur et à mesure que les corps intermédiaires s’éclipsent. (Non, un corps intermédiaire n’est pas l’oreiller que votre épouse place entre elle et vous, tel un infranchissable récif corallien, pour éviter que vos pieds froids atteignent ses mollets sous la couette.) Les corps intermédiaires sont ces groupements humains – la famille, l’association du
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Tag ton prêtre
La nouvelle est tombée avec grand fracas. Entre le bilan mortuaire de la journée d’hier et la saison en dents de scie de nos (pas si) Glorieux, on apprenait grâce aux confrères de Présence-Info que le Vatican préparait un excitant symposium intitulé Vers une théologie fondamentale du sacerdoce, prévu pour 2022. Bon. Avec grand fracas c’était peut-être un peu fort. En tout cas, on peut s’imaginer que l’annonce a ému la Société des théologiens spécialisés en ministères ordonnés dans l’Église catholique contemporaine (la STSMOÉCC), si jamais elle existe. Moi qui croyais que, médiatiquement parlant, la seule manière pertinente d’en parler serait d’attendre le prochain scandale
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Les sacrifices
Tout indique que notre cœur est à l’hôpital. Pas qu’il soit malade, mais plutôt parce qu’on dirait que c’est là que nous mettons tout notre amour, toute notre énergie. Le Québec investit plus de la moitié de son budget annuel dans son système de santé. Pas étonnant, donc, que l’on attende de celui-ci rien de moins que le salut. Ce système, c’est notre petit trésor. Alors, il ne faudrait surtout pas qu’il se brise. Et on semble prêts à tout pour sauver notre sauveur. Au risque d’abimer au passage quelques-uns de ses travailleurs les plus essentiels. Les Avengers Les anges
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Ma caissière impopulaire
La caissière s’appelait Maxim. Avec ou sans e, je ne me souviens plus. En revanche, je me souviens très bien de ses boucles blondes, de ses yeux bleus immenses. Elle scannait cannages et panais tandis que je cherchais dans ma tête une blague pour la faire rire. Ma femme aurait de quoi s’inquiéter si ce n’était pas si fréquent. Mais elle sait que chez moi, c’est du quotidien. Ce n’est pas de la drague, c’est de la drogue. Compulsion irrépressible, faut que je déconne avec la personne derrière le comptoir. Je ne veux pas faire un numéro, ni lui demander
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Quand le vingt s’est tiré…
Deux-mille-vingt-et-un. Deux-zéro-deux-un. Vingt-vingt-et-un. Pas plus commodes à écrire qu’à lire, les nombres inscrits en long et en large n’ont pas la cote. Souvent avec raison (la raison et les chiffres s’entendent à merveille, semble-t-il), on leur préfère les chiffres arabes, bien formés, pour s’informer du temps qu’il fait (moins 21) ou du temps qui fuit (20 h 21). J’aime bien écrire les chiffres en lettres. À chacun ses petits plaisirs. Je me sens baveux quand je fais ça. Rien de très subversif, mais juste un brin baveux. Ça m’offre l’illusion de redonner aux lettres leurs lettres de noblesse. … il faut le
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Jusqu’aux limites du monde
Confins. Du latin confinium : « frontières ». Le Grand Confinement a eu l’heur de nous poser bien des questions, dont celles que je retiens ici : quel rapport entretenons-nous avec les lieux que nous habitons, avec ceux où nous nous réunissons pour travailler, avec ceux où nous prions en communauté ? Les limites qui bordent ces espaces sont-elles des entraves étouffantes ou un cadre duquel nous pourrions tirer grand profit ? * L’enjeu des limites, des frontières — ou parfois de leur absence — est peut-être l’un des plus formidables pour penser notre époque. Nous la pensons, cette époque, si souvent en termes relatifs au temps :
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Force majeure
Dans ces moments dramatiques, on dirait que Dieu distribue des grâces spéciales. À l’hôpital cette semaine pour une transfusion à notre bébé, j’en ai profité pour prendre le pouls d’une situation sans précédent. (N’ayez crainte, j’ai bien frotté mes mains avec une dose règlementaire de solution hydroalcoolique.) Malgré toute cette histoire virale, je voyais l’infirmière commencer ses heures supplémentaires avec le sourire. Bien sûr, elle aura droit à sa prime. Toutefois, en la voyant soigner les patients, je vous garantis que ce n’est pas le fric qui la motive. D’abord, reconnaissance infinie à tous ceux qui vont perdre une heure
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À mes petites pinottes
Mes très chères filles, Dans quelques jours, le 8 mars, le monde entier prendra un gros 24 heures bien compté pour réfléchir aux droits des femmes. En pareilles circonstances, il est d’usage de rappeler que, même si les luttes menées par vos aïeules ont permis de grands changements sociaux, il vous reste encore de belles batailles à mener. Vous êtes habituées d’entendre votre père vous dire quoi faire — et surtout quoi ne pas faire. À l’aube de ce jour spécial, je vous fais grâce de mes sempiternelles injonctions et remontrances. Je n’aurai pour unique conseil que celui-ci : soyez bien attentives à
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Les trois plaies de la méfiance
Deux jours à peine s’étaient écoulés depuis la mise au jour du scandale et un commentateur lâchait un « maintenant que la poussière est retombée »… J’en ai presque ri. Mais, compte tenu des circonstances moroses, je me suis retenu. Probablement comme vous, j’ai lu des centaines de commentaires sur l’affaire qui secoue la cathosphère ces jours-ci. Dans ces cas, je m’étonne d’oublier parfois que l’ère des réseaux sociaux en est une de réactions. Des réactions à la chaine. Comme une chaine de montage industrielle, mécanique, prévisible. Les communiqués laconiques (pardonnez le pléonasme) réagissent au rapport d’enquête. La première vague de commentateurs,
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Le gestionnaire, le magistrat et le guérisseur
Il était une fois, dans une contrée fraiche et belle, un homme qui avait été choisi par ses pairs pour diriger le village. Les villageois, pas peu satisfaits de leur suffrage et déchargés du gouvernement des affaires, pouvaient désormais vaquer à leurs occupations quotidiennes entre quiétude et divertissement. Bien que certains paysans fussent affligés des maladies à la mode cette année-là, et que d’autres souffrissent du mal horrible de vieillir, le village se trouvait plutôt bienportant. Vint un magistrat qui, oyant les complaintes bien senties de quelques malheureux, fut ému au point d’en appeler à l’ouverture du Grand Code du
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Chaise musicale protocolaire
« Quand marcher sans autre butPlus de passé, demain fourbu » – Céline Dion, « Les derniers seront les premiers » (1996) Le Devoir nous apprenait récemment qu’une partie de chaise musicale avait eu lieu dans le bureau du chef du Protocole. Des gens de party, je vous le dis. Les épiscopes du Protocole, ce sont eux qui organisent les fiestas officielles de l’État, les bamboulas du Salon rouge et autres remises de médailles, de rubans et de guirlandes. À ces excitantes cérémonies, ils s’assurent que les dignitaires d’ici et d’ailleurs soient bien assis, le-dos-droit-les-oreilles-molles, dans l’ordre le plus parfait. Bref, à quelques détails près, c’est un job
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L’Halloween m’emmerde (et je lui rends bien)
J’ouvre ma radio de char. Une animatrice populaire demande aux chroniqueurs s’ils ont eu un party d’Halloween en fin de semaine passée… ou si ça ira plutôt au prochain weekend. Sapristi. La question n’était pas « avez-vous un party d’Halloween avec vos collègues, ou avec vos familles? », mais plutôt « quand fêterez-vous l’Halloween? ». Je pourrais vous déballer pendant plusieurs phrases à quel point l’Halloween c’est le comble de la célébration du mauvais gout, une compétition de décos en plastique cheap, une dépense folle en temps/argent/énergie pour aller ramasser des cochonneries qu’on a pourtant déjà chez soi et qu’on offrira au petit Mathias-le-Pokémon
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Attaque à l’Oratoire: le temps des fruits
L’attaque au couteau de ce matin à l’Oratoire Saint-Joseph est affligeante. Je suis soulagé d’apprendre que le père Grou est hors de danger et je prie pour son prompt rétablissement. Sans aucun doute, cet évènement fera couler beaucoup d’encre dans les prochains jours. On essaiera, collectivement et individuellement, de réfléchir aux motifs de l’agresseur, de décortiquer la séquence de ses actions. Toutes ces démarches sont parfaitement légitimes. Je crains toutefois que l’on passe à côté de la réelle portée d’un tel évènement si on réduit notre analyse aux éléments idéologiques, sociologiques ou même psychiatriques de l’affaire. La descente La première
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Vile mairie
Quand les murs de nos mairies seront tous beiges, purs et propres, lisses et fades, vides d’histoire, d’art, de sang et de larmes, mais pleins de présomption de neutralité. Quand les places de nos villes seront des centres d’achat, des boutiques, des foires et des cirques parce que nous aurons enfin déboulonné les dernières statues des oppresseurs, bouffeurs de « territoires non cédés » et autres conquérants en délire mystique. Quand, pour accueillir le malheureux, le dépouillé des droits élémentaires et alimentaires, la veuve, l’orphelin et l’étranger, quand pour l’inviter à prendre un repas à la maison et à se reposer autour
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L’article de la mort
Au moment d’écrire ces lignes, je suis à l’article de la mort. Mauvais jeu de mots, convenons-en tout de suite, pour vous étaler ma vie privée, ou plutôt celle de mes plus intimes recoins, bref j’ai la gastro. Piètre et juteuse entrée en matière. Sujet amené. Chaque fois que je suis un tantinet malade, chaque fois que je souffre dans mon corps (nez qui coule, gorge qui tousse, ongle incarné qui pousse), c’est plus fort que moi, je pense à ceux qui sont vraiment malades. Ça me donne comme une impression de communion avec ceux qui souffrent en silence, loin
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La distinction et les rebellocrates
J’écris dans un centre d’achats. Je me la joue poète dans un espace aussi dénué de poésie qu’un centre commercial. Je suis un être plein de contradictions. Devant moi, défile un étudiant chaussé des Doc Martens d’un punk-à-chien tout en arborant un manteau Canada Goose qu’il aurait pu avoir volé à un bourgeois de la upper middle-class. Mais c’était le sien. Tout comme les bottes. C’est à ce moment que je comprends qu’en termes de contradiction, je suis un amateur. De la même manière que je suis attablé devant une pile de bouquins savants avec un gros casque d’écoute de
